Avril 2001
Treize apôtres de quinze ans
par Nathalie Circé
(ou l'historique du logiciel Le Rédacteur)
La vie orchestre savamment la destinée de chacun...
L'embauche
C'était le 16 avril 1999. Euphorie totale. Mon dernier stage d'enseignement
venait de prendre fin. Quatre années de formation complétées, j'étais enfin
devenue enseignante. Je me rappelle... J'étais assise dans le salon du personnel
de l'école secondaire Saint-François-Xavier. Je recevais les félicitations de
mes collègues lorsque cet homme, un grand gaillard aux allures militaires, s'approcha
de moi. Il enseignait à l'école, mais jamais nous nous étions réellement parlé.
-As-tu un emploi d'été? me demanda-t-il sans artifice.
-Oui, enfin non! (Je délaissais sans vergogne la pizzeria pour laquelle je travaillais
alors.)
-Appelle ma soeur. Son entreprise recherche un candidat qui connaît les rouages
de la langue française.
Je savais enseigner les participes passés, mais saurais-je me distinguer dans
une firme qui se spécialisait dans l'édition de logiciels linguistiques? Anxieuse,
je me présentai chez Édit inc., le lendemain matin. Ah! Ces fameuses entrevues.
Mes mains étaient moites, mon coeur fracassait des records de vitesse, mes jambes
semblaient ne plus me supporter. Adrénaline oblige, je pénétrai dans le bureau.
Surprise magistrale! Mes patrons (enfin futurs patrons) m'accueillirent avec
viennoiseries et café. Ambiance tout à fait familiale. J'étais choyée, mais
aussi embauchée...
Le mandat
Mon mandat premier consistait à évaluer les produits de la gamme éducative de
la compagnie pour les valider contre les programmes ministériels. Madame Grimaila,
ma patronne, souhaitait modifier quelque peu la gamme pour lui donner une couleur
particulière. Elle caressait un rêve d'authenticité. Elle voulait faire intervenir
des élèves du primaire et du secondaire dans son logiciel afin d'agrémenter
le tout. Coïncidence heureuse. Je savais où dénicher de jeunes auteurs de talent
: mes classes en regorgeaient.
La génèse
Après multiples remue-méninges arrosés de café bien corsé, mes patrons et moi
étions finalement fixés. Il fallait couvrir tous les types de texte prévus par
le MEQ. Il fallait respecter tous les objectifs ministériels concernant l'écriture,
mais encore, il fallait teinter le tout de la nouvelle philosophie grammaticale
(auto-évaluation, grille de correction, intégration des TIC...). Nous devions
également embaucher nos jeunes auteurs et distribuer les tâches à accomplir.
Les réunions
Juillet 1999. Afin de veiller à la bonne marche du projet, il fallait rassembler
et informer les troupes. Cet été-là, mon jardin se métamorphosa en salle de
conférence. Les treize auteurs, mes patrons et moi-même discutions des étapes
à suivre afin de bien ficeler le produit. Le cahier des charges était bien rempli
et nous ne devions pas nous écarter de nos objectifs de départ. Je me rappelle
d'une réunion particulièrement houleuse. Les jeunes devaient se partager les
différents textes à écrire. Je peux vous affirmer que les textes courants sont
très impopulaires auprès des personnes qui possèdent une veine littéraire...
J'ai dû user d'imagination pour réussir à « vendre » le texte argumentatif...
En théorie, chacun des auteurs devait produire trois écrits. Si vous faites
le compte, le logiciel devrait mathématiquement en contenir 36. Que s'est-il
donc passé? Soixante-sept textes, c'est pratiquement le double. Les auteurs
étaient-ils payés au nombre de textes? Nenni. Au nombre de mots? Nenni. Tous
avaient accepté une offre forfaitaire. Mais bon sens, je n'y comprends rien.
La motivation
Simple constatation. La réalisation d'un projet concret stimule la motivation
de nos élèves. Le fait d'être publié réellement déclenche une excitation palpable.
Je ne vous apprends rien, chers enseignants de français, en vous décrivant la
« léthargie du 400 mots ». Vous savez : ces soupirs de désespoir, ces critiques
virulentes quant au sujet imposé, ces regards haineux qui vous fusillent lorsque
vous suggérez un exercice de rédaction. Or, ces symptômes s'atrophient lorsqu'accompagnés
par un support, un environnement et un objectif intéressant. Pourquoi ne pas
créer un recueil de recettes destiné aux parents ou encore un recueil de contes
destiné à la garderie du quartier? L'implication et le dévouement de vos étudiants,
même les plus rébarbatifs à l'acte d'écriture, vous surprendront.
La correction
Pardonnez-moi cette digression et revenons à l'élaboration du logiciel. Les
auteurs disposaient d'un mois pour rédiger les textes qui leur étaient assignés.
L'échéance arrivée, je devais rencontrer individuellement chacun d'entre eux
afin de présenter mes corrections ou suggérer des modifications. Les jeunes
repartaient ensuite avec leurs brouillons. Ils devaient me remettre leur version
finale la semaine suivante. La valse des rencontres individuelles reprit de
plus belle. Treize rendez-vous hebdomadaires, j'aurais pu rivaliser avec Bill
Gates, ma foi...
Le comité de lecture
Composé de Madame Grimaila et de Monsieur Chandioux, mes patrons, le comité
de lecture révisait et évaluait une fois de plus les textes soumis. De nouvelles
rencontres individuelles (organisées cette fois par Madame Grimaila) s'ensuivirent,
histoire de dresser le bilan du cheminement de chacun des auteurs.
Le lancement
C'est le 17 avril 2000 que naquit « Le Rédacteur », le grand frère de GramR
Junior. Nous avions choisi l'école secondaire Saint-François-Xavier de La
Prairie pour nous rassembler, un lieu culte en ce qui nous concerne. N'est-ce
pas là où toute l'histoire a commencé? Non, vraiment, la vie orchestre savamment
la destinée de chacun...
P.S. Au moment où vous lirez ces quelques lignes, je m'adonnerai à une toute
autre mission, plus physique et moins cérébrale, cette fois. La vie ayant grandi
en moi neuf mois, il est maintenant temps de l'expulser et de lui sourire...
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